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Laë VIE
28 juillet 2026
Ils n'ont rien piraté. Ils avaient juste tout verrouillé.

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Ils n'ont rien piraté. Ils avaient juste tout verrouillé.

Chronique d'une mort numérique évitée de justesse

Il paraît que le progrès consiste à nous simplifier la vie.

Ces dernières semaines, j'ai découvert qu'il pouvait aussi la mettre entre parenthèses.

J'ai failli disparaître.

Pas physiquement. Je suis toujours là. Mon cœur bat, mes jambes me portent et je peux encore rire de cette histoire... enfin, presque.

J'ai failli disparaître numériquement.

Et aujourd'hui, je mesure à quel point cette phrase, qui aurait pu me faire sourire il y a quelques années, est devenue inquiétante.

Mon adresse e-mail principale existe depuis plus de trente ans.

Et Mon téléphone, bien que protégé des intrus, n’est pas protégé des crashs.

Les 2 sont liés de plus en plus ….

Trente années de correspondances, de souvenirs, de projets, de contacts, de démarches administratives, d'abonnements, de comptes créés ici et là. Trente années de vie, tout simplement.

Comme beaucoup d'entre nous, je n'avais jamais vraiment réalisé qu'un e-mail n'était plus un simple outil de communication. Lié au téléphone, ils sont devenus la clé.

La clé de Facebook. La clé de ma banque. La clé de mes réservations. La clé de mes démarches administratives. La clé de dizaines d'applications que j'utilise parfois sans même y penser.

Une seule serrure. Des centaines de portes.

Et puis un matin… Plus rien.

Pas un pirate. Pas un virus. Pas une erreur de mot de passe.

Seulement une mécanique parfaitement huilée qui s'est refermée sur elle-même.

Un e-mail de récupération qui renvoie vers un autre. Puis un troisième. Puis le premier vers le téléphone…. Le serpent numérique venait de se mordre la queue.

Je me suis retrouvée enfermée dehors... de chez moi.

Le plus absurde dans cette histoire ? Pas un seul humain, que des robots désolés, sincéres !

Ils me répondaient avec une politesse irréprochable.

« Pour récupérer votre compte, connectez-vous à votre e-mail de récupération. »

Merci. J'avoue que je n'y avais pas pensé.

C'est un peu comme dire à quelqu'un qui a oublié ses clés : « Pour récupérer vos clés, il vous suffit d'entrer dans votre maison. »

À ce moment-là, j'ai presque éclaté de rire. Un rire nerveux.

Celui qui arrive quand on comprend que l'absurde est devenu parfaitement normal.

Pendant des heures, j'ai tourné en rond comme les robots. Moi aussi, je suis entrée dans leur boucle.

Et plus je cherchais une solution, plus j'avais la sensation d'être enfermée dans un immense escape game imaginé par des ingénieurs qui auraient oublié d'installer une sortie de secours.

Le plus troublant n'était pas de perdre un e-mail.

Le plus troublant était de découvrir que je pouvais perdre, en quelques clics, une partie de mon identité. Car aujourd'hui, nos boîtes mail ne contiennent plus seulement des messages.

Elles contiennent nos vies, nos souvenirs, nos contrats, nos photos, nos rendez-vous, nos, contacts, nos accès, nos preuves d'existence.

Nous avons transféré, sans vraiment nous en apercevoir, une partie de notre mémoire vers des serveurs que nous ne contrôlons pas. Et nous appelons cela... le progrès.

J'étais pourtant informaticienne, le comble ! Dans la sécurité informatique même !

Je connais ces systèmes. Je sais qu'ils existent pour de bonnes raisons.

Je connais les risques de piratage. Je fais des sauvegardes. Je prends des précautions.

Et pourtant… Moi aussi, je suis tombée dans le piège.

Non pas parce que je manquais de prudence.

Mais parce que les systèmes deviennent désormais si complexes qu'ils finissent par piéger ceux-là mêmes qu'ils étaient censés protéger.

Cette histoire aurait pu très mal finir. Elle finit autrement.

Grâce… À mon vieil ordinateur. Pas un ordinateur oublié au fond d'un placard. Un ordinateur que je garde encore parce que j'ai du mal à jeter les objets qui ont accompagné une partie de ma vie.

Une ancienne session de ma messagerie y était restée ouverte. C'est elle qui m'a sauvée.

Pas la triple authentification. Pas les procédures de récupération. Pas l'intelligence artificielle.

Un vieil ordinateur.

Comme si le passé venait soudain rappeler au présent qu'à force de vouloir tout contrôler, il avait fini par oublier une chose essentielle : Faire confiance à son propre propriétaire.

Et c'est là que cette histoire cesse d'être seulement la mienne, parce qu'au fond, ce qui m'est arrivé peut arriver à chacun d'entre nous. Et ce n'est pas le service Email qui m'inquiète.

C'est le monde que nous sommes en train de construire.

Quand la sécurité devient une religion

Au fond, cette histoire ne parle pas d'un e-mail, ou d’un téléphone. Elle parle d'une époque. Une époque qui semble avoir élevé la sécurité au rang de nouvelle religion.

Attention, je ne suis pas en train de dire que protéger ses données est inutile. Comme je vous le disais, j'ai moi-même travaillé dans l'informatique, qui plus est dans la sécurité des réseaux. Je sais ce qu'est un piratage. Je sais ce que cela peut produire et ce qu'il en coûte quand un système est mal protégé.

Mais j'observe autre chose. À chaque nouveau problème, notre réponse est toujours la même.

Ajouter une couche, puis une autre, puis encore une autre.

Comme si empiler des serrures finissait forcément par fabriquer de la liberté. Nous avons inventé des mots de passe, puis des mots de passe complexes, puis des phrases de passe, puis la double authentification, puis la triple, puis les applications d'authentification, puis les codes par SMS, puis les notifications sur téléphone, puis les QR Codes, puis les empreintes digitales, puis la reconnaissance faciale…. Et j’en oublie tant !

Et demain ?

Quelle sera la prochaine marche de cet escalier qui ne semble jamais s'arrêter ?

Chaque nouveauté est présentée comme un progrès. Pourtant, mises bout à bout, elles finissent par fabriquer un monde où l'on passe davantage de temps à prouver qui l'on est... qu'à vivre.

Il y a quelque chose d'ironique dans cette fuite en avant. Nous avons créé des outils pour gagner du temps. Et nous passons désormais une partie de ce temps à convaincre ces mêmes outils que nous sommes bien leurs propriétaires.

À chaque connexion, la machine nous regarde avec suspicion. « Prouvez-moi que vous êtes bien vous. » Comme si notre identité était devenue un dossier à défendre en permanence. Le plus étonnant, c'est que nous avons fini par trouver cela normal.

Nous avons accepté que notre téléphone devienne notre portefeuille, notre agenda, notre appareil photo, notre carnet d'adresses, notre banque, notre billet de train, notre clé d'accès à des dizaines de services... et bientôt, peut-être, notre identité officielle.

À l'origine, un téléphone servait à appeler quelqu'un qu'on aime.

Aujourd'hui, lorsqu'on le perd, on a parfois l'impression d'avoir perdu une partie de soi.

Je me suis surprise à imaginer l'avenir. Un avenir où l'on ne pourrait plus acheter son pain parce que son application bancaire est bloquée. Où l'on ne pourrait plus monter dans un train parce que son téléphone est déchargé. Où l’on resterait bloqué dans sa voiture car sa carte sim est bloquée. Où l'on ne pourrait plus rentrer chez soi parce que la serrure est connectée et que le réseau est en panne.

Cette perspective digne d’une série Z d’anticipation me fait sourire… Puis elle m'inquiète.

Parce que, petit à petit, nous remplaçons notre autonomie par des dépendances. Et plus elles sont nombreuses, plus nous les appelons... sécurité.

Pendant ce temps-là, la logique du contrôle s'étend bien au-delà de nos écrans. Je vois une société où les procédures se multiplient. Où les contrôles deviennent toujours plus présents. Où l'on demande des justificatifs, des validations, des autorisations pour un nombre croissant de situations.

J'observe parfois des décisions qui me semblent paradoxales : des fêtes de village ou des événements associatifs annulés au nom du principe de précaution, tandis que de très grands rassemblements continuent avec des dispositifs de contrôle toujours plus élaborés.

Je ne prétends pas détenir la vérité. Je constate simplement que la réponse semble toujours être la même : davantage de contrôle. Comme si la confiance était devenue une faiblesse.

Comme si la responsabilité individuelle ne suffisait plus.

Comme si chaque problème devait être résolu par une nouvelle règle, une nouvelle application, un nouveau protocole.

Je me demande souvent à quel moment nous avons commencé à confondre sécurité et liberté. Car la liberté comporte une part de risque. Elle suppose de faire confiance. À soi. Aux autres. À l'intelligence humaine.

Une société qui cherche à éliminer tout risque finit parfois par fabriquer une autre forme de fragilité. Elle produit des citoyens de plus en plus dépendants de systèmes qu'ils ne comprennent plus. Et lorsque ces systèmes tombent en panne… Ils découvrent, comme je l'ai découvert ce week-end, qu'ils ne savent plus reprendre la main.

C'est peut-être cela qui m'a le plus bouleversée. Ce n'est pas d'avoir eu peur de perdre l'accès à un e-mail. C'est d'avoir réalisé à quel point nous avons laissé des machines décider des conditions de notre propre autonomie.

Et je me suis demandé, presque en riant tellement la question semblait absurde : Sommes-nous encore les utilisateurs de ces outils… ou sommes-nous devenus les prisonniers.es de leur fonctionnement ? La frontière est peut-être plus mince qu'on ne le croit.

Reprendre la main

Après quelques jours de sidération, quelque chose a changé. Au début, je cherchais désespérément une solution technique. Puis j'ai compris que ce qui m'arrivait n'était pas seulement un problème technique. C'était une alerte, une alerte sur notre manière de vivre, une alerte sur ce que nous sommes en train de déléguer sans même nous en rendre compte.

Car au fond, qu'est-ce que j'ai vraiment failli perdre ? Pas seulement une adresse e-mail.

J'ai failli perdre la possibilité de prouver qui j'étais.

Mon identité numérique. Mon accès à mes réseaux. À mes pages Facebook. À des dizaines de services qui, petit à petit, sont devenus des extensions de notre existence.

Quelle étrange époque…

Nous parlons de « dématérialisation » comme si c'était un progrès évident. En réalité, nous n'avons rien dématérialisé. Nous avons simplement déplacé notre mémoire. Nous l'avons confiée à des entreprises privées, à des serveurs disséminés aux quatre coins du monde, à des procédures que nous ne maîtrisons pas et à des algorithmes qui ne nous connaissent pas.

Nous croyons posséder nos comptes. Nous n'en possédons souvent qu'un droit d'accès. Et ce droit peut être suspendu, bloqué ou perdu en quelques secondes.

Cette idée m'a profondément remuée. Parce qu'elle dépasse largement Internet. Elle touche à notre rapport à la propriété, à la liberté, à la responsabilité.

Nous passons notre temps à sauvegarder des fichiers… Mais qui sauvegarde encore sa propre autonomie ? Qui connaît encore par cœur les numéros de téléphone des personnes qu'il aime ?

Qui garde une copie papier de ses documents essentiels ? Qui peut encore traverser une ville sans GPS ? Qui pourrait continuer à vivre quelques semaines si son téléphone disparaissait demain ?

ne pose pas ces questions pour donner des leçons. Je me les pose d'abord à moi-même.

Cette histoire m'a rappelé une vérité toute simple. Le confort peut devenir une dépendance.

Et toute dépendance finit un jour par nous demander son prix.

Ironie de l'histoire… Je suis finalement revenue à la vie numérique grâce…

…à mon vieil ordinateur. Pas un ordinateur flambant neuf, pas une intelligence artificielle, pas un chatbot. pas une procédure de récupération sophistiquée. Juste mon vieil ordinateur. Celui que je continue d'utiliser de temps en temps. Qui avait conservé, une ancienne session de ma messagerie encore ouverte. C'est cette petite faille dans le système qui m'a permis de retrouver l'accès à mon compte.

J'ai éclaté de rire, un rire de soulagement, un peu amer aussi parce que j'ai compris que ce n'était pas la puissance du système qui m'avait sauvée mais c'était son imperfection.

Le progrès m'avait enfermée ; le passé venait de me libérer. Je n'ai pas retrouvé seulement ma messagerie. J'ai retrouvé quelque chose de plus précieux : Le recul.

J’aime regarder différemment tout ce qui m'entoure.

Je vois combien nos conversations passent désormais par des plateformes, nos souvenirs vivent sur des serveurs, nos amitiés dépendent d'algorithmes, nos rendez-vous sont décidés par des calendriers partagés, nos vacances reposent sur des applications.

Combien nous avons accepté qu'une partie de notre existence appartienne à des systèmes que nous ne contrôlons pas.

Et je me demande : À quel moment avons-nous cessé de trouver cela étrange ?

Je ne suis pas nostalgique. Je ne rêve pas d'un retour à la machine à écrire. J'aime le progrés et ses nouvelles technologie. J'aime ce qu'elle permet lorsqu'elle reste un outil. Je rêve qu’elle nous apporte plus de confort dans nos vies. Mais un outil n'est plus un outil lorsqu'il devient indispensable pour exister. Il devient une condition.

Et c'est là que je ne suis plus d'accord. Alors ok, je vais continuer à utiliser ses outils.

Je vais continuer à envoyer des e-mails. Je vais continuer à publier.

Mais je refuse de leur confier ce qu'il y a de plus précieux : Ma liberté.

Cette aventure m'a conforté dans l’idée de faire exactement l'inverse de ce que notre époque nous pousse à faire : moins d'écrans, davantage de présences, moins de connexions, davantage de rencontres, moins d'algorithmes, davantage de bouche-à-oreille, moins de followers, davantage d'ami.es, moins de notifications, davantage de silences partagés, moins de profils, davantage de visages.

Je continuerai à alimenter mes pages, à publier des idées, à proposer des ateliers, à proposer des choses en ligne.

Mais j'ai envie que tout cela soit une invitation, pas une dépendance.

Si un jour tout cela disparaissaient, je ne disparaîtrai pas avec.

Je serai toujours dans une salle à animer un atelier, autour d'une table à partager un café, sur une place de village à discuter en vendant mes tisanes, dans un cercle de partage et de Joie, à pleurer, en dansant, sur une scène de théatre d'impro, sur une piste de danse.

Au fond, c'est peut-être cela que cette aventure est venue me rappeler : Le numérique est un formidable serviteur mais un bien mauvais maître.

Alors aujourd'hui, je ne signe pas un avis de décès.

Je signe une déclaration d'indépendance.

Je refuse que mon identité soit réduite à un mot de passe.

Je refuse que ma mémoire soit enfermée derrière une procédure automatisée.

Je refuse que ma liberté dépende de la batterie d'un téléphone.

Je choisis de remettre le vivant au centre.

Parce qu'au fond, la seule sauvegarde qui ne tombera jamais en panne, ce sont les liens que nous tissons les uns avec les autres, les sourires partagés, les regards, les rires, les voix, les mains que l'on serre, les émotions que l'on partage.

Tout ce qui ne tient ni dans un cloud, ni dans un serveur, ni derrière un QR Code.

Alors si cette histoire vous parle, ne vous contentez pas de la partager.

Posez-vous une question toute simple.

Qu'est-ce qui, dans votre vie, mérite d'être repris en main avant qu'un écran ne décide à votre place ?

Et si vous avez envie de me retrouver… Ne cherchez pas seulement mon profil ou ma page FB.

Cherchez-moi dans la vraie vie, je crois que c'est encore le plus beau réseau social qui existe.

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